Entretien avec Jean-Luc Monterosso

« Les photographes sont nos médiums »

 

Act’Image : Que représente pour vous la photographie ?
Jean-Luc Monterosso : Elle est un art de voir, une merveilleuse école du regard. Les photographes nous font regarder ce qu’on ne voit pas et nous permettent de mieux comprendre le monde.
Vous êtes diplômé de philosophie. Que pensez-vous du point de vue de Joan Fontcuberta qui dit dans une interview accordée à « Fisheye » : « La photographie nous apprend à penser le réel à partir du visuel. A mes yeux, cette pratique a plus à voir avec la philosophie qu’avec l’esthétique et elle devrait être enseignée comme telle » ?
La spécificité de la photographie fait qu’elle traverse et embrasse tous les arts et tous les champs : la mode, la science, l’espace, les activités humaines… En ce sens, je suis d’accord avec Fontcuberta. Sa caractéristique la rapproche de la philosophie qui n’a pas d’objet mais qui est un objet essentiel.
Act’Image : Qu’est ce qu’une bonne photographie ?
Jean-Luc Monterosso : C’est une photographie qui ouvre le regard sur un monde. Et puis, pour reprendre la célèbre phrase de Henri Cartier-Bresson, la photographie c’est mettre sur une même ligne l’oeil, le coeur et l’esprit.
Je suis très attentif à l’authenticité. Les photographes qui me touchent sont ceux qui prennent des risques avec eux-mêmes, qui vont jusqu’au bout. Orlan, le jeune Martial Cherrier ou Bettina Rheims qui sont exposés ici (*), à Mérignac sont authentiques. Ce qui fait la différence, c’est ça : l’authenticité du photographe et comment son travail s’inscrit dans une démarche viscérale.
Act’Image : Vous souvenez-vous de votre première émotion photographique ?
Je me souviens du moment extraordinaire qu’a été le premier mois de la photo à Paris. Je l’ai créé en 1980. Paris était envahi par l’image avec une cinquantaine d’expositions. A cette époque, il y avait seulement Arles ; depuis, les festivals se sont multipliés partout en France. Ils participent à l’éducation du regard et dans le même temps, ils offrent une dimension festive. C’est aussi un attribut de la photographie que de procurer du plaisir.

Act’Image : Les festivals sont-ils devenus incontournables pour éduquer le regard ?
Jean-Luc Monterosso : Ils font partie des moyens possibles. Ici à Mérignac, nous avons porté un soin particulier aux cartels qui accompagnent les photographies pour permettre de rentrer, clés en main, dans le travail montré. Cela résulte d’une volonté politique. La commune de Mérignac veut créer une université populaire du regard. Cette belle initiative est d’autant plus méritoire que nous traversons une période de restriction budgétaire où la culture est mise à mal. Or, dans un monde saturé d’images, il est plus que jamais utile d’apprendre à voir et acquérir de la distance pour exercer son esprit critique. Les ateliers, les conférences et les rencontres entre professionnels et grand public sont au service de ce projet car ces actions permettent de mieux lire les images et donc de mieux comprendre le monde.
En 1990 à Paris, vous aviez monté l’exposition « Modern lovers » de Bettina Rheims.
Pourquoi remontrer cette série aujourd’hui à Mérignac ?
Jean-Luc Monterosso : A Mérignac, outre « Modern lovers », j’ai ressorti une autre série qui n’avait jamais été remontrée :
« Inri » (2001). 2016 sera l’année Bettina Rheims. Un énorme livre consacré à son travail va paraître chez Taschen et une importante rétrospective se prépare à la MEP. Le festival de Mérignac est une avant-première. Et puis Bettina Rheims a accepté d’être la marraine de cette première édition.
Act’Image : Comment regardez-vous ces « Modern lovers » deux décennies après ?
Jean-Luc Monterosso : Aujourd’hui, on parle beaucoup de transgenre, de transsexualité. Bettina Rheims s’est intéressée à ces sujets il y a vingt ans. Cette prescience est le propre des artistes. Les photographes sont nos médiums d’aujourd’hui. Ce que j’aime dans le travail de Bettina Rheims, c’est qu’elle se situe toujours à la lisière de la provocation. Elle pousse sans cesse les limites. Cela rejoint ce que je disais précédemment sur l’authenticité et la prise de risque.
Act’Image : Est ce que vous êtes vous-même photographe ?
Jean-Luc Monterosso : (La réponse fuse instantanément dans un rire) Non ! Dieu merci ! Déjà, quand on a entre les mains les images des plus grands photographes, ça rend modeste ! Ce serait schizophrène de programmer des événements photo et d’être à la fois photographe. Je ne prends que très peu d’images et seulement avec mon iphone. Mais je suis collectionneur de dessins, de papiers, d’art contemporain. Et même, ce qui va vous sembler ringard (ses yeux se plissent de malice), de timbres ! Le timbre, c’est de la photographie. Et ça ne prend pas trop de place !

Act’Image : Quel élément déclencheur vous a fait rentrer dans le monde de la photographie ?
Jean-Luc Monterosso : La rencontre… En 1974, je faisais partie de l’équipe de préfiguration du centre Pompidou. J’étais chargé de l’audiovisuel. Gilles Plazy, alors chef du service culture au Quotidien de Paris m’a demandé de remplacer quelqu’un au pied levé. C’est comme ça que j’ai écrit mon premier papier photo sur la photographe Helène Gaillet. Henry Chapier qui a ensuite succédé à Gilles Plazy a instauré cette chronique photo tous les mardis.
Act’Image : Que conseillerez vous à un photographe débutant ?
Jean-Luc Monterosso : D’aller dans les galeries, au centre Pompidou, dans les musées de peinture et de photographie pour s’imprégner et se nourrir. Il est très difficile aujourd’hui de créer quelque chose de nouveau. Pour construire son univers et offrir un regard neuf, il faut connaître l’histoire de la photographie et l’histoire de l’art.

(*) interview réalisée à l’occasion du Mérignac photographic festival. Les expositions sont visibles
jusqu’au 20 décembre 2015.

Propos recueillis par Céline Samperez-Bedos