Entretien avec Benoît Baume

Lancé il y a deux ans, c’est un projet fou, tout fou même et exaltant : Fisheye est un magazine d’actualité et de tendances qui ne ressemble à nul autre. Ici, tout passe par la photographie, les photographes, leurs expériences et leurs démarches. Nous avons rencontré Benoît Baume, le créateur de cette revue vivifiante à l’occasion du Mérignac Photographic Festival.

«Fisheye est une histoire d’amour avec les photographes »

 

Act’Image : Que représente pour vous la photographie ?
Benoît Baume : C’est un médium vivant en pleine évolution. Et nouveau. La photographie a beau être une vieille dame de 200 ans, elle est en fait très jeune : il y a seulement 30 ans qu’elle est entrée dans le champ de l’art contemporain. La révolution numérique chamboule profondément ses usages.
Aujourd’hui, la photographie est partout ; elle a plusieurs fonctions. Elle est conversationnelle : on l’utilise aussi bien pour vendre quelque chose sur le Bon coin que pour trouver un amoureux sur Tinder ! Elle est un moyen de médiation qui remplace l’oral et l’écrit.
Act’Image : Comment êtes vous tombé dedans ?
Benoît Baume : Grâce à des rencontres. Je suis journaliste de formation. A un moment, j’ai mis mon activité entre parenthèses pour travailler dans la voile. J’étais chargé de la production d’images pour le Défi français de la coupe America. Plutôt que de produire des images de bateaux – on en avait à foison – je me suis intéressé aux coulisses et à l’incroyable organisation humaine de cet évènement. J’ai alors trouvé un photographe pour mener à bien ce projet : Patrick Gripe de l’agence Editing.
C’était le moment du passage de l’argentique au numérique, entre 2000 et 2002. Nous étions en Nouvelle-Zélande. Outre la production et la couverture, il y avait aussi pour nous un autre défi, celui de la transmission des images. Je suis ensuite revenu à la presse et puis il y a trois ans, j’ai lancé ma revue Fisheye.
Act’Image : Qu’est-ce qu’une bonne photo ?
Benoît Baume : Une bonne photo est une photo qui raconte quelque chose avec un point de vue affirmé et assumé, au-delà des acceptations techniques banales, c’est-à-dire le cadrage, la composition, la lumière, etc. La photographie qui m’intéresse le plus s’inscrit dans la série. Une photo isolée aujourd’hui est comme une orpheline. Si vous lisez seulement la page d’un livre, aussi bien écrite soit-elle, c’est impossible de définir le sens de l’ouvrage. La série est plus pertinente.
Act’Image : Quelles sont les séries qui vous accrochent ?
Benoît Baume : J’aime les regards neufs et forgés qui se développent dans un projet et qui proposent une vision. Aujourd’hui, on a accès à des milliers d’images au travers de festivals et de multiples publications. Ce qui m’arrête, c’est une démarche construite, une intention. Bien sûr, il y a des sujets qui me touchent plus que d’autres. Ainsi, je ne suis pas sensible à la photographie animalière, au sport mécanique ou la photo commerciale. Je suis plus touché par la photographie urbaine, humaine, documentaire et par les démarches innovantes qui allient l’esthétique et le sens.
Act’Image : La presse est en crise et vous avec lancé un média papier, le magazine Fisheye, il y a deux ans. Ce n’est pas un peu bargeot ?
Benoît Baume : Je suis né dans les médias. Ma première expérience presse remonte à 1998 à Libération. C’était le moment de Libé 3. La question du modèle économique et de sa viabilité occupait alors une place très prégnante. C’est très difficile de travailler avec plaisir lorsque cette question prend le pas sur tout le reste. Alors pour lancer notre magazine papier en 2013, on a
retourné la question. On a monté le magazine comme on sait le faire en misant sur la diffusion, la publicité. On a cherché le meilleur rapport dans les coûts de fabrication mais on n’a pas voulu baser la survie du magazine sur ce modèle-là. Pour soulager Fisheye, on a développé d’autres activités annexes, toujours liées à l’image : on monte des expositions pour de grandes marques comme Guerlain, on fait de l’édition déléguée pour d’autres supports et du conseil, on développe de nouveaux médiums comme le casque de réalité virtuelle. Ces activités nous permettent de financer l’activité Fisheye qui emploie douze salariés. Et cela marche ! Le projet économique est viable. Nous avons atteint 2 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ce fonctionnement nous inscrit dans un cercle vertueux. C’est parce que Fisheye existe que Guerlain est venu vers nous.
Act’Image : Vous faites le pari d’un magazine qui traite de l’actualité au travers de l’image et de celles et ceux qui la font. Comment est née votre ligne éditoriale ?
Benoît Baume : La photographie est un moyen formidable de raconter des histoires. Notre objectif, c’est de traiter de tous les sujets au travers des auteurs et de leurs expériences. Fisheye, c’est une histoire d’amour au sens le plus large avec les photographes et toutes les pratiques, des réseaux sociaux aux plus anciens procédés. On assiste à un retour en force de l’argentique. On s’en fait le porte-parole. C’est vrai que les tirages aux sels d’argent ont un coût. La production argentique a beaucoup baissé à cause de ça mais de jeunes photographes ont pris conscience de la disparition de ces techniques et s’en emparent. Il y a un côté cuisine très créatif dans l’argentique, très contemporain pour le coup. Et comme notre propos est de décrypter la vie de la photographie aujourd’hui, on ne peut pas passer à côté de ce mouvement.
Act’Image : Dans un édito, vous avez écrit « Nous nous battons pour raconter des histoires dont la base provient des auteurs ». Est-ce que la notion d’auteur est l’avenir du journalisme ?
Benoît Baume : On assiste à un glissement du photojournalisme vers la photographie documentaire qui s’inscrit dans le long cours, creuse un point de vue et une approche esthétique. Le photojournalisme reste dans le champ de l’actualité. Souvent, pour les photojournalistes, l’artistique est un gros mot ! La photo documentaire s’expose, fait l’objet de livres. Le photographe qui travaille sur un projet documentaire a besoin de temps et pour rendre possible ses projets, il lui faut réinventer son modèle économique. Aujourd’hui, les photographes ont une activité plurielle. Ils vendent leurs tirages, ils publient des livres, ils font des prestations, des workshops, des expositions payantes. C’est leur capacité à se remettre en question et à se dédoubler qui leur permet de mener leurs projets personnels.
Act’Image : Est-ce que ce modèle aux multiples facettes peut être une porte de sortie pour les photojournalistes ?
Benoît Baume : Les médias ont les mêmes besoins en images mais en gros, disons qu’il doit y avoir 2000 photographes dans le monde qui couvrent 99% des besoins. Or, les médias ne veulent plus salarier les photographes, rechignent à financer et acheter des reportages. A quoi ça sert de travailler pour des gens qui ne vous aiment pas ? Ce n’est pas le photojournalisme qui est en crise mais la presse ! Du coup, oui, il y a plein de choses à réinventer pour sortir de l’impasse mais pas n’importe quoi. Je pense au cas Réza qui m’a choqué . Le photographe a exposé une série « L’Azerbaïdjan, une terre de tolérance », financée à 100% par la fondation Haidar Aliev qui est présidée par Mehriban Alieva, la femme du dictateur azéri Aliev. Trouver un modèle et un équilibre, oui mais tout en restant cohérent et dans l’éthique.

Propos recueillis par Céline Samperez-Bedos